Les lectures de “I remember” de Joe Brainard et de “Je me souviens” de Georges Perec sont à l’origine de l’écriture de ces souvenirs, ainsi et surtout que le traumatisme du suicide de ma fille, Tal (Piterbraut-Merx), survenu le 25 octobre 2021.
Je me souviens que peu de temps après le suicide de Tal, on m’a conseillé de consulter un psychologue, ce que j’ai fait. J’étais cependant plus enclin à vouloir lui dire : "allongez-vous et parlez-moi de vous", qu’à m’exprimer. Alors j’écris.
Je me souviens déambuler un samedi vers l’hypercacher de la Porte de Vincennes et vouloir acheter des bougies en mémoire de Tal… C’était fermé.
Je me souviens du dentifrice Émail diamant formule rouge et du chanteur lyrique en tenue de Figaro qui ornait la boîte.
Je me souviens du bar à bières qui fait face au White Swan Inn à San Francisco, et de ses tireuses cuivrées rutilantes.
Je me souviens d’un restaurant à San Francisco, où nous attendions au bar de manière interminable qu’une table ne se libère. J’ai dit au barman, amusé, que j’avais envie de danser sur le comptoir au rythme de Should I Stay or Should I Go. Je suis néanmoins un piètre danceur ! Regrets.
Je me souviens qu’un soir, nous dînions avec Tal dans le jardin à l’arrière d’un restaurant. C’était rue des Haies, je crois. Tal nous a dit : "tous ces couples hétérosexeuels, c’est déprimant."
Je me souviens qu’un jour, Tal m’a dit : "vivre toute sa vie avec la même personne, c’est glauque."
Je me souviens qu’elle m’a soufflé un autre jour : "si tu trompais maman, je t’en voudrais énormément."
Je me souviens de Mimi : "Vorrei che eterno durasse il verno!" dans la Bohème.
Je me souviens qu’une partie de moi-même est morte avec Tal. Et je ne crois pas à la résurrection.
Je me souviens que ma mère est née au 27 rue de Villeneuve à Alfortville en 1930. Appartement où elle a vécu jusqu’en 1977, la rue de Villeneuve avait été renommée rue Paul Vaillant Couturier.
Je me souviens que je suis né dans le XVIIème arrondissement; les naissances à domicile étaient moins fréquentes en 1961. C’est aussi au 27 rue Paul Vaillant Couturier que j’ai vécu jusqu’en 1977, seul avec ma mère. Ou presque car notre chat, Doudou, a été un compagnon fidèle pendant les dix sept premières années de ma vie.
Je me souviens que la porte cochère de l’immeuble de la rue Paul Vaillant Couturier était d’un vert sombre que j’appréciais. C’est avec désarroi que j’ai vu la porte habillée de gris clair il y a quelques années.
Je me souviens que nous habitions au troisième et dernier étage et qu’il y avait deux appartements par palier.
Je me souviens être régulièrement revenu dans cet immeuble, en avoir gravi les escaliers pour retrouver des sensations passées.
Je me souviens que des pierres de taille en trompe-l’œil décoraient la cage d’escalier.
Je me souviens que ma marraine habitait au deuxième étage de l’immeuble. Son mari et elle étaient alcooliques et n’avaient pas d’enfants. Ils m’offraient régulièrement des gaufrettes Résille d’Or Praliné - Noisette.
Je me souviens que notre numéro de téléphone à Alfortville était "ENT 54 68". ENT en référence aux ENTrepôts de Bercy.
Je me souviens que les appartements de l’immeuble à Alfortville avaient leurs propres toilettes. Ce devait-être luxueux en 1930.
Je me souviens aussi que ma mère avait fait installer une petite baignoire sabot dans le débarras de l’appartement quelques mois avant ma naissance. Summum de la modernité, une machine à laver portable Calor pouvait fonctionner dans la baignoire.
Je me souviens que nos voisins de palier étaient une famille algérienne. J’aidais leur fille ainée, Zora en mathématiques. Leur mère nous apportait souvent du pain matlou bien chaud… quel délice ! Le père s’appelait Fatih. Cependant, je ne me souviens plus des prénoms de toute la famille.
Je me souviens que jusqu’à mes 35 ans environ, je me souvenais des lieux de toutes mes vacances passées.
Je me souviens qu’une fois, alors que nous étions en métro, Tal m’a dit: : "J’te quitte à Répu".
Je me souviens que c’est le 29 septembre 2021 que j’ai vu Tal pour la dernière fois. Nous avons déjeuné au "Lys d’Or". Nous nous sommes quittés devant la Maison des femmes où Tal allait consulter des archives.
Je me souviens que j’ai longtemps apprécié parcourir les cimetières. J’allais régulièrement déjeuner au cimetière "La Cerisaie" quand je travaillais à Colombes. Ce que je cachais à mes collègues, par crainte de passer pour un cinglé. Depuis le décès de Tal mes relations avec les cimetières sont plus difficiles.
Je me souviens que les Noctambules de Jean Ferrat ont : "… Le cul posé sur de la ouate…".
Je me souviens aussi que dans Nuit et brouillard de Jean Ferrat : "… Ils n’arrivaient pas tous à la fin du voyage …".
Je me souviens du cri d’effroi de Tal lorsque les nazis défenestrent un vieil homme assis dans son fauteuil roulant dans le film "Le Pianiste".
Je me souviens de mes hurlements "NON !…, lorsque j’ai compris, alors que Florence conversait au téléphone avec une jeune inspectrice de police, que Tal s’était suicidée. Nous étions à Cassis.
Je me souviens des appels téléphoniques à Matilda et Raphaël, pour leur annoncer le suicide de leur soeur. Relater cela me semble impossible.
Je me souviens de notre retour prématuré vers Paris. Je ne sais pas comment décrire notre état lors de cet impensable voyage.
Je me souviens de ce rêve qui hante mes nuits, où je tente, sans y parvenir, de retenir la chute d’un chat noir depuis une fenêtre.
Je me souviens d’une merveilleuse photo de Tal à cinq ans, riant aux éclats, courant et tirant la langue dans une maison de vacances à Clohars-Fouesnant.
Je me souviens de ma mère offusquée, relatant : "J’ai demandée à Matilda ce qu’elle doit faire à sa mamie lorsqu’elle arrive ?". Réponse de Matilda : "Hum.", langue bien tirée. Ma mère s’attendait de son côté à un bisou !
Je me souviens de la photo de Matilda, nous tirant la langue à quatre ans sur un cours de tennis. Nous lui avions demandé ce qu’elle devait faire à sa mamie lorsqu’elle arrive.
Je me souviens d’une photo de moi, bébé assis sur une serviette de plage imprimée d’un large damier bleu, rouge et jaune, à Saint-Jean-de-Monts. J’imagine que ma mère avait d’intenses souvenirs de ces vacances étant donné que Saint-Jean-de-Monts est resté gravé dans ma mémoire alors que cette station balnéaire m’est inconnue.
Je me souviens des serviettes de plage YSL que ma mère nous a offertes. L’une avec une parisienne stylisée, imprimée en rouge et noir. L’autre avec une panthère ocre et noire. Le noir des serviettes, qui nous ont accompagné sur presque toutes les plages que nous avons fréquentées depuis quarante ans, a largement perdu de son intensité.
Je me souviens de l’odeur indéfinissable des serviettes de bain lorsqu’elles nous ont séchés pendant de nombreux jours de bains de mer.
Je me souviens des puces de mer qui nous entouraient sur la plage de Kermor au tournant du siècle et que je m’amusais à attraper et relâcher. Kermor est aujourd’hui défunte de ses puces de mer.
Je me souviens du restaurant L’Agape de Sainte-Marine dans lequel nous avons fêté de nombreux anniversaires de Tal et Matilda. Matilda en repartait radieusement avec un sachet de caramels mous au beurre salé confectionnés par les restaurateurs. L’Agape n’est plu.
Je me souviens que Raphaël et Tal sont nés trois semaines avant le terme prévu. Nous pensions, à tort, qu’il en serait de même pour Matilda.
Je me souviens que Matilda n’avait que quelques jours lorsque, bien emmitouflée, nous l’avons emmenée sur la plage ventée de Pentrez.
Je me souviens de Tal et Raphaël tenant affectueusement, délicatement, dans leurs bras leur petite sœur de quelques jours.
Je me souviens d’Eddy Merckx et de ses victoires au Tour de France.
Je me souviens que des amies de Tal lui avait offert un vélo d’occasion rouge de la marque Eddy Merckx.
Je me souviens que jusque vers vingt ans, mes copains m’appelait parfois Eddy.
Je me souviens qu’à l’école, les enfants me traitaient parfois de bâtard. Être une fille-mère a été difficile pour ma mère.
Je me souviens avoir noté précieusement les adresses où Tal a vécu, pour retenir un peu de sa vie. Je n’arrive cependant pas à me souvenir de son adresse à Los Angeles, à proximité de UCLA.
Je me souviens que Violette Nozière a logé au 9, rue de Madagascar. Rue où je passe fréquemment lors de mes déambulations pédestres.
Je me souviens que c’est lors d’un déjeuner dans un restaurant turc, rue de Capri, que Tal m’a confié les viols commis par mon père à son encontre dans sa petite enfance à Ennery.
Je me souviens de la Librairie l’Impensé radical, 1 rue de Médicis et du Traité du jeu de Go en deux volumes.
Je me souviens des parties de go avec mes demi-frères. Jippy parfois kamikaze, Olivier solide en défense.
Je me souviens de l’Îlot Chalon.
Je me souviens de Kozmic Blues et de la voix puissante et éraillée de Janis Joplin.
Je me souviens du film Le train sifflera trois fois et de la chanson Si toi aussi tu m’abandonnes.
Je me souviens n’avoir que rarement abordé avec Tal les incestes commis par mon père lors de son enfance. Et probablement maladroitement, ne sachant pas comment échanger avec elle sur ce sujet.
Je me souviens avoir lu plusieurs ouvrages sur l’inceste, les violences sexuelles et l’amnésie traumatique après le suicide de Tal. C’est à dire trop tard. J’ai pourtant la sensation que ces connaissances auraient été nécessaires pour instaurer un dialogue avec elle sur ces traumatismes.
Je me souviens m’être dit que ce que j’aime le moins, c’est le pouvoir.
Je me souviens de L’Ordre moins le pouvoir. Histoire et actualité de l’anarchisme.
Je me souviens avoir songé que si j’avais été un personnage célèbre, j’aurais souhaité être Emma Goldman.